Serviteurs quelconques

« Lorsque vous aurez fait tout ce qui vous a été prescrit, dites : Nous sommes de simples serviteurs ; nous avons fait ce que nous devions faire. » Luc 17, 10

La parole est difficile à accepter surtout que la traduction littérale de « simples serviteurs » serait plutôt « bons à rien ». Jésus exagère manifestement, alors les interprétations varient : « serviteurs quelconques » dit la TOB alors que la Bible de Jérusalem est passée de « serviteurs inutiles » dans l’ancienne traduction à « simples serviteurs » dans la dernière. La Bible de Bayard préfère parler de « serviteurs ordinaires »…

L’embarras des traducteurs montre leur malaise devant cette affirmation forte de Jésus face à laquelle nous avons du mal à nous situer. Nous ne sommes pas vraiment inutiles puisque nous sommes les seuls capables de porter dans le monde la mémoire de Jésus, mais il est vrai que nous avons du mal à situer notre place dans l’église comme témoins du Christ ressuscité mais serviteurs.

Beaucoup de chrétiens sont en quête de reconnaissance : il faut toujours les remercier pour ce qu’ils font, leur exprimer notre reconnaissance. La moindre suggestion est mal perçue : « avec tout ce que je fais pour l’église, j’aurais droit à plus d’égard ! » Pas facile de leur demander un engagement supplémentaire même si l’essentiel de leur pratique consiste à participer à la messe dominicale et à faire « leurs prières ». Ils croient que leur devoir de chrétien s’arrête là et qu’ils n’ont pas besoin de s’impliquer davantage dans l’église.

Ils se considèrent comme de « simples fidèles » ou, dans le meilleur des cas, comme des aides pour le prêtre : celui-ci ne peut pas tout faire, alors il faut le soutenir, combler ses lacunes. Ils veulent bien l’aider sans abandonner l’idée que la marche de la communauté serait de son ressort. Il devrait tout faire, les laïcs restant des bénévoles attendant qu’on leur indique la place qu’ils doivent prendre sans se lancer dans des initiatives intempestives.

Beaucoup de prêtres ont joué ce jeu tant qu’ils en ont été capables. Ils voulaient tout contrôler, tout savoir, décider de tout, être les référents ultimes. Même une fois dépassés, ils prétendent encore à être au courant de tout, à être de bons managers ou de bons animateurs, en tout cas pas des serviteurs quelconques ! Certes, la théologie leur fait dire que Dieu est à l’origine de tout et que c’est lui qui construit son Royaume, mais cela reste bien théorique quand il s’agit de faire tourner une paroisse ou un secteur avec une multitude de clochers.

Est-il possible d’harmoniser la théorie et la pratique ?

Déjà ce serait bien que les laïcs réalisent qu’ils ne sont pas au service du prêtre mais, avec lui, au service du Royaume qui se construit. Nous sommes tous des baptisés et, à ce titre, nous avons la charge de faire grandir l’église dans tous les milieux, de faire en sorte que la Bonne Nouvelle de Jésus soit entendue. Pour les laïcs ce n’est pas une délégation mais ce qu’ils doivent faire en tant que baptisés comme le dit le passage de Luc cité au début.

Cela fonctionne plutôt bien à Pessac où un grand nombre de laïcs prennent leurs responsabilité sans en référer constamment aux prêtres. Nous retirons les fruits de nos prédécesseurs qui ont cherché à ce qu’une communauté se forme et soit active. Rien n’est parfait, mais le secteur est pris dans une dynamique positive où quiconque le désire peut prendre sa place dans des équipes. Des personnes beaucoup plus compétentes que moi et plus disponibles sont autonomes. À moi d’accepter de n’avoir pas toujours raison et de ne pouvoir suivre que de loin certaines initiatives, sans penser que mon autorité est bafouée, sans revendiquer la maîtrise de ce qui existe et qui se développe. Comprendre que je ne suis pas le plus compétent en animation, ni même en théologie ou en Bible puisque certains se forment et ont des idées neuves.

Serviteur inutile ? Pas encore tout à fait, mais sûrement remplaçable dans les tâches que je suis sensé accomplir en priorité. Je perds toutes mes spécificités ou presque. Il m’arrive d’être remplacé le dimanche ou dans les obsèques. Des participants trouvent même que c’est mieux quand je ne suis pas là !

Je ne suis pas complètement nul même si je souhaiterais être meilleur, il y a des domaines où j’assure, mais ce n’est pas cela qui fait que je suis prêtre. Beaucoup de mes responsabilités peuvent être prises par des laïcs, sauf pour quelques sacrements. Or ce n’est pas suffisant pour combler ma vie d’homme que de chercher ce que je suis le seul à pouvoir faire.

Trop modeste ? Plein de fierté au contraire : je représente dans ma communauté le Christ tête. Cela fait un peu grandiloquent comme ça mais c’est cela qui me fait vivre. Je ne suis pas à mon compte, j’ai été nommé dans un secteur par un évêque qui lui même tient sa responsabilité de l’église et du Christ lui-même. Malgré mes limites, je sers de signe ou de signal qui rappelle à chacun, et qui me rappelle à moi-même, que les chrétiens sont les témoins d’un Autre d’où procède toute vie.

Il m’arrive d’entendre : « Toi tu es de passage, nous nous restons », comme pour me remettre à ma place, me rappeler que je ne suis pas issu de la communauté dont je partage la vie pour un temps. Ils ont raison, telle est la place du prêtre : rappeler qu’un groupe de chrétiens doit éviter de se refermer sur lui-même parce qu’il est témoin d’un ailleurs. Le prêtre y est envoyé d’ailleurs pour en être le signe.

Si je me dois d’être aussi bon que possible, mon rôle ne m’a pas été attribué du fait de mes capacités propres. Il faut certes que je fasse en sorte que la communauté à laquelle j’ai été envoyé fonctionne au mieux de ses capacités. Pourtant, même dans les moments où je suis nul, je rappelle par ma présence que la construction à laquelle nous sommes attelés n’est pas notre œuvre propre. Je signifie aux membres de la communauté qu’ils sont membres d’un corps qui est l’église, dont le Christ est la tête, que ce qu’ils font sert à l’édification de ce corps. Je ne suis ni le meilleur, ni le pire d’entre eux, je tiens ma place du mieux possible dans un ensemble qui nous dépasse et pour une œuvre dont je ne suis pas le principal acteur.

De même, que cela leur plaise ou non, je suis là pour rappeler aux chrétiens dont j’ai la charge qu’ils ne sont pas dans l’église pour rechercher une promotion personnelle, ils ne sont pas davantage à mon service mais au service de Celui qui nous envoie dans le monde, eux comme moi.

Pourquoi ils revendiqueraient en plus de la reconnaissance ? Ils ne font que leur devoir et en plus cela les rend heureux de rencontrer des gens, de partager avec eux une tranche de vie, de les accompagner un moment dans leurs découvertes, d’être témoins de leurs changements… Ils sont heureux quand ils sortent de leur routine, quand ils brisent leur enfermement. Et en plus il faudrait leur dire merci ! ? Oui bien sûr, c’est humain, nous avons tous besoin d’être confortés dans nos choix de vie et dans nos engagements pour croire que nous servons efficacement l’église. Mais il est parfois important de s’entendre dire de la part de Jésus : « Vous êtes des serviteurs inutiles, vous ne faites que votre devoir ».

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