Témoignage lors de la rencontre des prêtres de Bordeaux

Il paraît qu’en racontant sa vie on se construit. Alors je vais vous dire un peu, au moins pour mon bien, de ce qui constitue les axes de ma vie de prêtre. Enfin je crois ! « Tout discours est fatiguant, dit l’Ecclésiaste aujourd’hui, on ne peut jamais tout dire ».

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Je mettrai d’abord la JOC où j’ai appris à me taire. J’ai passé des réunions entières sans ouvrir la bouche, à prendre des notes. C’était la même chose dans les rencontres ACO où on était attentif à la vie des travailleurs et où il fallait tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de prendre la parole comme non travailleur, non engagé. Aumônier fédéral JOC, je me suis trouvé avec une équipe de jeunes bien formés, jaloux de leurs prérogatives et peu enclins à se laisser dicter la conduite. Ce n’est que dans quelques rencontres personnelles que je parvenais à faire quelques suggestions.
Dans nos rencontres entre aumôniers, on se contentait de relire nos notes et nos prières étaient un chapelet de citations de paroles de jeunes travailleurs. Mais c’étaient de vrais jeunes, pas le fruit de notre idéologie. C’est l’expérience que j’ai faite en terminale au petit séminaire en écoutant Pierre Dulon parler des jeunes qu’il rencontrait.
J’en ai retiré des convictions qui me marquent encore :
• Ce que les gens disent est important, il faut y faire attention, le noter et le reprendre, même si cela semble banal a priori.
• Dieu nous parle dans la vie des jeunes (et des moins jeunes), c’est lui qui s’y fait voir. Quand ils ne s’en rendent pas compte, c’est à nous de leur montrer la richesse de ce qu’ils vivent et le sens de ce qu’ils font, pour qu’ils saisissent qu’ils ne sont pas seuls et qu’ils rejoignent ceux qui vivent d’une manière semblable.
Cette expérience m’a été profitable, à commencer pour Madagascar où, considéré comme un étranger, j’avais droit à une parole souvent suspectée. J’ai essayé de comprendre ce qu’ils voulaient me dire, le sens de leurs paroles, souvent trahi par leur manque de maîtrise du français.
Ça m’a été profitable aussi au Cap Ferret, avec des gens pleins d’eux-mêmes, pour découvrir leurs failles et leurs richesses cachées.

Confiance aux laïcs
Avec la JOC j’ai aussi expérimenté le « entre eux, par eux, pour eux », la conviction que des personnes entre elles sont capables de construire, d’inventer du neuf. J’ai appris que la solution que je proposais n’était pas obligatoirement meilleure, qu’une autre qui venait d’eux, et qui avait plus de chance de réussir. J’essaye de continuer dans cette direction à Pessac, en résistant à ceux qui me demandent mon avis, qui veulent que je décide, que je tranche, comme si j’avais la vérité sur tout. Il est difficile quand on est curé de ne pas se persuader qu’on est le meilleur, de laisser la place tout en empêchant certains de prendre ce pouvoir qu’on cherche à partager. On n’est pas plus avancé si le pouvoir est annexé par une groupe ou une personne. C’est pour éviter ça que je suis curé, tout en poussant la majorité à s’exprimer et à s’engager. J’ai appris à me taire, mais c’est parfois difficile, on prend vite d’autres habitudes.

Etre croyant
J’ai évolué sur la foi. En JOC comme en ACO il y a quelques années, elle se résumait souvent à quelques slogans ; on passait souvent la Mer Rouge et Dieu libérait son peuple. L’important c’était la vie, le vie partagée, analysée, transformée par l’action collective. Jésus nous précédait par son Esprit, il se manifestait dans les avancées des personnes et des groupes, dans l’engagement des militants qui évoluaient grâce à leur implication dans l’action. La foi était un plus, qui avait son importance, mais qui venait en second, comme la conclusion en forme de point d’orgue d’une vie achevée.
Et puis des jeunes, sans doute moins militants et plus fragiles, m’ont dit combien la foi, la présence de Jésus à leur côté les aidait à vivre. Je m’en suis fait l’écho dans mon premier livre Être mystique. C’était une vraie découverte pour moi. Les affirmations, fugaces et parfois vite oubliées, semblaient venir du plus profond. Grâce à eux, j’ai unifié ma vie en reprenant confiance dans l’utilité de la foi sans pour autant minimiser l’importance de ce qui est vécu concrètement. Je continue à me méfier des discours charismatiques, tout en étant profondément allergique aux intégrismes.

Philosophie
L’autre versant de ma vie est la philosophie. J’ai pris une nouvelle direction quand le père Maziers m’a envoyé faire des études, à mon corps défendant. Parti dans l’enthousiasme, poussé par les responsables de la Mission ouvrière, je suis revenu plein de questions quand je me suis aperçu que ce que j’avais appris pendant trois années et qui m’avait passionné n’intéressait personne. Je me suis retrouvé en train de préparer ma thèse dans l’indifférence quasi générale. Ma foi, ébranlée par la philosophie, a été sauvée par la nuit de saint Jean de la Croix, mais par Ernst Bloch aussi, sur qui j’ai fait ma thèse. Selon lui, l’espérance chrétienne est le modèle de toute espérance humaine.
Les premiers à s’intéresser à mon savoir ont été les GFO, des jeunes faisant leur premier cycle de séminaire tout en continuant à travailler. J’ai appris avec eux à parler de philosophie dans un langage qui devait être accessible. Ils m’ont beaucoup appris comme aussi les Malgaches à qui je devais transmettre une culture étrangère. Entre les deux j’ai eu des sollicitations progressivement nombreuses : religieuses, prêtres en monde ouvrier, revue, collection, groupe d’intellectuels et autres. Ensuite, en dix ans de Madagascar on m’a largement oublié. Je continue avec le CAPCO, sur Aquitaine et Midi-Pyrénées, et Pey-Berland, plus des sollicitations qui reviennent. Mais c’est plus dur de travailler intellectuellement quand on est curé de Pessac.
Ma dernière découverte avec René Girard c’est que le message de Jésus peut jouer un rôle capital dans la lutte contre la violence. Cela renforce ma confiance dans une foi qui a son mot à dire dans le quotidien de notre monde. Mon intervention pour Pey Berland cette année : violences et espérance couple mes deux expériences philosophiques fortes.
Je ne sais pas si je suis un bon philosophe. Je prends parfois un plaisir fort à écrire, à chercher, avec l’impression de créer, même quand je n’invente pas vraiment. Comme prof je manque un peu de culture et je fais des découvertes à retardement, mais ce que je fais me plaît et je n’enseigne que ce qui me touche.
Je me perçois plutôt unifié…

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