
Pierre, Jacques et Jean, la garde rapprochée de Jésus, font ici une expérience inouïe. Parmi ceux qui accompagnent Jésus de près ou de loin comme la foule, les 72 disciples, et même les 12 apôtres, eux sont mis à part. En effet, cet homme qu’ils fréquentent depuis quelque temps et sur lequel ils s’interrogent beaucoup —est-ce que c’est le Messie, est-ce lui qui va sauver Israël ? —, voilà qu’il apparaît dans toute sa gloire. Il est, de plus, entouré de Moïse et d’Élie, c’est-à-dire de la loi et des prophètes : tout l’Ancien Testament vient lui rendre hommage… C’est déjà extraordinaire mais la parole de Dieu lui-même qui se fait entendre, comme au baptême de Jésus : « Celui-ci est mon Fils bien aimé… », est un sommet : ils ne vivront plus de moment aussi fort de toute leur existence !
Dès lors on comprend le souhait de Pierre : « On est bien ici, on va rester ! On va dresser trois tentes !». C’est un peu comme pour nous quand nous vivons des moments intenses où on est pleinement heureux, on se dit « ça y est, c’est beau, c’est grand, pourvu que ça dure ! ». Il y a des flashs en effet dans la foi où brusquement nos doutes s’effacent : « J’y crois, c’est formidable, Dieu est avec moi, c’est extraordinaire ! ». L’amour humain nous fait passer aussi par ce genre de phases, les coups de foudre ça existe : celle-là, celui-là je l’aime, c’est formidable, c’est pour toute la vie. On ne voudrait pas que cela s’arrête : « O temps, suspends ton vol… » dit le poète, on ne voudrait pas retomber dans le quotidien. Mais tout disparaît : Jésus les touche, il n’y a plus personne, il est seul. De même, après les temps forts de notre existence, chacun se retrouve comme avant, comme s’il avait rêvé. Pourtant on était persuadé d’avoir rencontré l’amour, d’avoir vraiment compris, d’avoir la foi, et on se retrouve comme avant…
Ne soyons pas totalement négatifs : ces expériences extrêmement fortes font du bien, elles peuvent même être les prémices d’une réalité qui ne demande qu’à s’épanouir. Ce qu’ils ont vécu sur la montagne a été important pour Pierre, Jacques et Jean et se rappeler ces moments- là les a aidés au moment de la Passion : Jean est resté jusqu’au pied de la croix et Pierre a pu dépasser son reniement. Mais est-ce que cela les a transformés en profondeur comme par magie ? Pas vraiment puisque juste après, en redescendant, quand Jésus parle de sa mort en croix, des souffrances et des moqueries qu’il va endurer, de sa résurrection… Pierre dit : « Non, cela ne se fera pas », ce qui lui vaut la réplique cinglante : « Passe derrière moi Satan ! ». Il vient de vivre un moment extraordinaire, de voir qui était Jésus, mais il reste le même… comme nous. Nous passons par des périodes intenses et puis tout retombe, on se retrouve comme avant.
Je pense cependant qu’il faut prendre ces temps forts, sans s’y accrocher, comme des cadeaux du ciel, de la vie : on s’enthousiasme, tout est beau, extraordinaire, on est aimé, vraiment la foi est une évidence, on a l’impression que Jésus est proche que Dieu nous parle… cela nous remonte le moral, on en a besoin quelquefois, même si l’essentiel est ailleurs. Il n’est pas dans les extases mais les moments forts laissent des traces dans nos mémoires qui nous aident à passer les périodes difficiles.
Bien sûr, cela ne doit pas cependant nous faire oublier que le corps de la foi se construit dans la durée. C’est tout au long d’une vie qu’il faut poser des actes pour dire « Je crois », y compris quand j’ai des doutes ou quand rien ne va. Si j’attends le prochain moment extraordinaire, le prochain temps fort, je risque d’attendre longtemps et même s’il se produit, là n’est pas l’essentiel.
C’est comme pour l’amour… On garde la nostalgie des débuts, du coup de foudre, des premiers émois si charmants, quand tout paraissait évident… On en oublierait parfois que l’amour se construit jour après jour, année après année. Ce n’est jamais simple mais c’est cela, l’amour, si l’on veut bien quitter les amours adolescentes. Au-delà du cœur qui bat, de l’enthousiasme des débuts, l’amour se construit dans le temps, il grandit à chaque obstacle surmonté.
De même, la foi, la vraie foi, n’est pas dans la soudaine et fugitive illumination. Elle vit quand tous les jours je repars, quand tous les matins je dis : « Jésus je t’aime. » ; quand nous venons à la messe régulièrement pour prier ensemble le Seigneur, même sans envie, c’est cela la foi. Elle se construit au fur et à mesure, dans la constance, en tenant la distance, sans attendre la prochaine illumination, la prochaine extase. C’est dans le quotidien qu’il faut grandir dans la foi comme dans l’amour.