Certains beaux esprits, de grands spirituels sans nul doute, n’ont pas souffert de la période d’isolement que nous avons subie et ne souhaitent pas qu’elle s’arrête de sitôt. Leur cœur à cœur personnel avec Dieu les a suffisamment nourris pour qu’ils puissent se passer de la rencontre d’une communauté, de la messe, de la communion, des partages de la parole de Dieu… Les contacts numériques leur ont suffi.
Ils soupçonnent avec un brin d’ironie que les pauvres gens à qui ont manqué les contacts physiques recherchent une communion qui ne serait pas que spirituelle, la chaleur d’une assemblée, les chants, les rites… Et se répète ainsi volontiers qu’il faudrait attendre…
Attendre quoi au juste ?
Attendre que l’on n’ait plus besoin de porter des masques ? Une assemblée masquée peut porter à rire… ou à pleurer ! On en a encore pour combien de semaines, combien de mois ? La fin est-elle proche ?
Je trouve assez émouvantes ces personnes qui se plient à des règles sans doute démesurées pour vivre quelque chose de leur religion et se rapprocher d’autres chrétiens malgré les injonctions de rester à distance. Ce n’est pas de la haute mystique, il est vrai !
Attendre que la religion soit définitivement dépouillée de ses côtés magiques, affectifs, imaginaires ? Que tous les croyants prient enfin « en esprit et en vérité » comme nous y invite Jésus ? Nous risquons d’attendre longtemps la venue d’une religion définitivement purifiée, à laquelle plus rien de trouble ne sera mêlé ! Ne vaut-il pas mieux assumer notre humanité ? Nous ne sommes pas des purs. N’intellectualisons pas notre foi, allons vers Dieu avec nos limites.
Attendre que la soif de Dieu nous tienne éveillés ? Il est vrai que nous nous endormons souvent, que nos messes sont prises dans un ronron qui tient plus de l’habitude que de la foi, que nos communions n’ont plus guère de signification quand elles sont trop répétitives. Mais si après plus de deux mois nous en sommes au même point, combien de temps va-t-il falloir attendre encore pour que nous sortions de notre torpeur ? Une fois le diagnostic posé, il est temps que chacun prenne des mesures sans attendre.
Attendre la fin du cléricalisme ? Que les prêtres ne soient plus au centre des liturgies, que les femmes prennent toute leur place, qu’elles soient ordonnées à leur tour, que les laïcs soient vraiment les animateurs de la vie de l’Église… Et en attendant ? Certes, j’appelle la fin du cléricalisme de mes vœux et j’essaye de laisser de la place à des chrétiens qui ne se précipitent pas trop pour la prendre… Je crains que, pour certains, les critiques soient une manière de prendre des distances avec l’Église et même avec la foi avant de s’éloigner sur la pointe des pieds. C’est un cercle vicieux : les chrétiens qui ne veulent pas s’engager parce qu’on ne leur laisse pas assez de place… et des prêtres qui ne veulent pas laisser de la place sous prétexte que personne ne se propose… sans compter les laïcs dont la recherche du pouvoir peut interroger.
Je n’ai pas envie d’attendre. Je n’ai jamais cru que le monde d’après serait meilleur que celui d’avant. Trop heureux si l’épreuve fait bouger certaines lignes chez les personnes ou dans les institutions. Je laisse la pureté à ceux qui sont sûrs de leur doctrine et de leur foi. J’avance en tâtonnant. Il m’arrive souvent d’être agacé par des bigoteries, par l’immobilisme de certains. Je suis désolé quand je sens mes limites, quand je ne sais plus quelles décisions prendre pour redonner vie à l’Église dans laquelle je suis impliqué. Mais je suis dans cette pâte humaine, désespérant parfois d’en être le ferment sans pour autant m’en sentir différent au point de vouloir en sortir ou de me positionner en donneur de leçon. Je ne prétends pas être un grand chef et je ne sais pas travailler sans des laïcs avec qui partager les responsabilités. Je ne sais pas agir seul et je me sens souvent seul.
Je suis en constante recherche au niveau de la foi et je n’ai pas de certitudes à partager. J’ai besoin, par contre, d’échanger, d’écouter, de rester en attente d’une parole qui peut venir de l’autre. J’ai encore l’envie de dire cette foi devant des communautés rassemblées. C’est étrange d’ailleurs d’inviter les autres à faire ce qu’on ne fait pas pleinement, de les encourager dans la foi alors qu’on ne vit pas de certitudes. On porte une parole qui est plus grande que nous, que nous ne maitrisons pas, qui nous juge ; on est témoin d’un Esprit qui souffle où il veut et dont on est bien incapable de suivre la trajectoire.
Le président de la communauté, loin de se donner en exemple, est un chercheur de Dieu au milieu de chercheurs de Dieu. Il connaît lui aussi des hésitations et invite ceux dont il est solidaire à se mettre en marche sans attendre des révélations illusoires. Il partage non des certitudes mais des directions dont il est assuré parce qu’elles sont authentifiées par un Jésus en qui il a mis sa confiance. Il est en marche avec d’autres chrétiens eux aussi en marche.
L’Église n’est pas pure, pas plus que le monde. Nous sommes des chrétiens sans prétentions, habités par le rêve de changer ce monde au moyen d’une Parole qui nous dépasse et dans un Esprit qui nous bouscule davantage qu’il ne nous sécurise. Dans notre faiblesse nous avons besoin de nous rapprocher les uns des autres, de communier à la même source et tant pis si nous ne sommes pas plus assurés les uns que les autres. Saint Paul nous dit que c’est dans notre faiblesse que nous sommes forts. Inutile d’attendre de comprendre ces mots pour commencer à en vivre, dans la confiance.