Quand ils ont commencé à accéder à la conscience, les premiers hommes, nos ancêtres, ont probablement été saisis de fascination et d’effroi devant la nature. Ils y ont perçu les traces de déchaînements soit inquiétants soit porteurs de promesses. Ces forces restaient obscures mais ils ont tenté de les détourner à leur profit en inventant des rites, préludes de toutes les religions. Par la suite, ils ont donné des contours plus précis aux énergies confuses du début : la diversité informe a fait place à une multitude de figures divines avant de se concentrer, dans beaucoup de religions, en une seule. Parallèlement l’idée d’une toute puissance divine a fini par s’imposer chez les croyants qui rejetaient toute notion de limite quand il s’agissait du pouvoir de leur Dieu. Ce dernier a été représenté comme l’image inversée de notre faiblesse, parée, par le désir de l’humanité, de toutes les vertus qui manquent à l’homme. L’alternative se résume alors au choix entre la soumission à cette projection formidable ou l’athéisme de la part de l’homme qui prétend exister par lui-même.
Jésus : Dieu fait homme
Jésus est allé à contre-courant de cette tendance qui pousse à éloigner Dieu du quotidien des hommes. En appelant Dieu « Père », il privilégiait la proximité promise par la révélation faite à Moïse en Exode 3, 12 : « Je suis avec toi ». Bien plus, par sa naissance, sa vie et sa mort, il a radicalement modifié notre vision de la grandeur divine et a questionné notre pratique de la grandeur humaine.
Le bouleversement instauré par Jésus dans la conception de Dieu est profond au point qu’après plus de 2 000 ans de christianisme, il n’a toujours pas été intégré totalement dans la mentalité des chrétiens. Il faut dire que, selon les évangiles, Dieu n’est plus en visite sur la terre, il ne se contente pas de faire alliance avec son peuple, de parler par les prophètes. Il partage désormais notre condition humaine. Le Tout-Puissant se fait enfant dans son Fils, il se met à notre portée, devient dépendant, fragile, parcourt les étapes communes à chaque homme. Il connaît la faim, la soif, le dénuement, l’amitié, l’amour, la trahison, il attire et repousse, il souffre et il pleure… Cela n’aurait rien d’extraordinaire pour un homme mais Jésus se dit en même temps Fils de Dieu et il nous invite à croire, qu’en se comportant de la sorte, il est l’image du Père qui nous aime et donne la vie. Après Jésus, pour comprendre Dieu, il nous faut donc regarder son Fils partageant notre humanité. L’humain devient ainsi le lieu de la révélation du divin.
Voilà sur quoi nous butons depuis vingt siècles ; c’est d’ailleurs pour contourner cette vision que les Églises sont en quête de puissance, qu’elles ont créé et tentent d’imposer autour d’elles des lois, des dogmes, des institutions…, incapables qu’elles sont de prendre des chemins radicalement différents de ceux des autres religions. Alors que Jésus n’a pas créé de véritable système religieux, au point que l’on peut se demander si le christianisme des origines est vraiment une religion, nos institutions répondent aux appels des hommes qui, pour survivre, ont besoin de visions de Dieu plus traditionnelles et imposantes ; nos Églises reculent devant les accusations d’infamie venant des autres religions qui rejettent avec horreur l’idée d’incarnation et insistent encore et toujours sur la toute puissance. Les exigences de la religiosité populaire, conjuguées à celles des théoriciens des religions constituent un rempart difficilement dépassable par la nouveauté apportée en Jésus-Christ. Heureusement, un Christ pauvre séduit même les pauvres qui attendent de Dieu la solution à leurs problèmes et certains théologiens, à contre-courant des traditions, tentent de purifier notre regard par leur méditation sur l’incarnation.
Jésus : un Dieu qui meurt
On a besoin de ces méditations pour nous aider à affronter l’impensable… En effet, nous sommes au comble du désarroi avec la passion et la mort sur la croix de Jésus : épisodes inimaginables pour un homme des religions qui prônent la toute puissance. Justifiant les approches humaines de Dieu, la théologie classique nous dit que, comme nous sommes créés à son image, nous avons accès à une partie de sa vérité au moyen de notre simple raison. Mais qu’en est-il quand la révélation en Jésus s’éloigne à ce point de nos approches humaines ?
Car c’est bien pour cela que Jésus est venu dans le monde : pour nous montrer le véritable visage de l’amour de Dieu, au-delà de ce que nous avions imaginé. Il s’est abaissé jusqu’à se faire l’un de nous, jusqu’à mourir et mourir sur une croix pour que nous puissions le rejoindre avec notre propre faiblesse avant de le suivre dans sa résurrection ; n’est-ce pas cela le salut au-delà de tous les discours ? Plusieurs mots évoquent cet impensable : anabase, kénose, abaissement, anéantissement même… tous expriment cette situation inimaginable d’un Dieu qui renonce à l’ensemble de ses prérogatives, telles qu’au moins nous les imaginons, pour nous rejoindre dans ce que notre humanité a de plus désolé. Nous sommes invités à ne plus regarder vers le ciel, à arrêter de nous épuiser à tendre vers l’inaccessible. Jésus descend tellement que nous, les hommes, n’avons plus à monter à sa rencontre, ni même à le chercher en nous élevant : il nous suffit de descendre vers lui, de nous dépouiller, comme lui l’a fait, de ce qui nous encombre pour devenir obéissants à la volonté du Père et nous laisser envahir par son amour.
Ce pourrait être le contraire de la Montée du Carmel décrite par Jean de la Croix si la montée à laquelle celui-ci nous invite ne consistait pas également à passer par le nada, « le rien », par le dépouillement de tous les moyens traditionnels censés nous amener vers Dieu. En haut, sur la montagne, il n’y a rien de ce à quoi on pourrait s’attendre : il ne reste qu’un crucifié. L’image est tellement forte que nous persistons à la refuser.
Ce Dieu n’est pas tout puissant au sens où nous l’entendons. Le chrétien a le choix entre le dieu qui correspond à notre imagination, qui est en parfaite cohérence avec la rationalité instaurée par la réflexion humaine, en particulier philosophique, et celui qui est révélé en Jésus-Christ qui n’a rien de rationnel ; celui-ci heurte même nos constructions humaines et les expériences que nous faisons de la puissance dans le cadre des rapports humains. Oserons-nous choisir le crucifié ?
Jésus : nouvel Adam
Saint Paul nous aide dans notre choix en nous présentant Jésus comme le nouvel Adam. Le premier, avec Ève, a péché parce qu’il a refusé sa finitude : il a prétendu s’élever à l’égal de Dieu par ses propres forces. Le même reproche a été fait à Jésus et c’est même une des raisons invoquées pour le condamner à mort. Le Christ a pourtant pris le chemin inverse : il n’a pas retenu le rang qui l’égalait à Dieu mais il s’est fait obéissant jusqu’à la mort et à la mort sur la croix. Il nous invite à prendre le même chemin à sa suite : renoncer à nos rêves de toute puissance pour le rejoindre dans son abaissement et ressusciter avec lui, non pas seulement au dernier jour mais à tous les moments de notre vie, en repartant obstinément vers lui.
N’est-ce pas la Bonne Nouvelle ? On s’épuise vite en effet sur les chemins de la perfection quand on part à l’assaut de Dieu. Il est bien trop haut pour nous et notre route est semée d’avancées sans lendemain, de désillusions sévères, de sauts de puce qui nous laissent plus désenchantés que fiers de nos progrès. Mais vient le moment où nous comprenons que le chemin consiste plutôt à laisser la vie mettre à mal nos certitudes, à accepter de nous laisser faire, à reconnaître nos blessures, à supporter que des fissures se forment en nous pour laisser passer un amour qui ne vient pas de nous, une force qui nous pénètre, nous envahit jusqu’à nous donner une nouvelle audace comme pour Jésus. Alors Dieu s’abaisse jusqu’à nous et nous relève, nous ressuscite par petites touches avant de nous redonner la vie en plénitude comme il l’a fait pour son fils. Nous reprenons confiance en notre humanité transfigurée puisque Jésus l’a trouvée digne au point de la partager, nos plaies se referment, nous osons avancer avec nos faiblesses.
Si Dieu, en Jésus, s’est abaissé jusqu’à nous, c’est en nous abaissant jusqu’à lui que nous le rejoindrons, non pour nous détruire et nier notre identité mais pour trouver en lui la vie qui nous manque. C’est cela que les chrétiens appelle le salut en Jésus-Christ : prendre à notre tour le chemin inverse du premier Adam jusqu’à nous mettre nous aussi au service de nos frères. Là est le grand tournant que Jésus a frayé et qu’il nous invite à prendre, là est le salut qui nous permet de revivre, en communion avec Jésus Fils de Dieu. Son passage par la croix nous révèle le seul chemin vers Dieu, celui de l’amour sans retenue de l’homme. Saint Paul le dit bien : « Je n’ai rien voulu savoir sinon Jésus crucifié ».
Parce que nous acceptons notre faiblesse, nous devenons capables de vivre pleinement et de passer à l’action.
Jésus lave les pieds
Jésus nous donne une piste pour ce passage à l’acte : il a lavé les pieds de ses disciples au soir de sa Passion, en guise de relecture de sa vie et de sa mort et il nous invite à poursuivre dans ce sens. Ça, au moins, c’est cool, c’est à notre portée ! Faire des miracles, chasser des démons, convaincre par de beaux discours… nous avons du mal ! Par contre des petits services, des gestes fraternels sans prétention mais généreux, utiles, efficaces, nous en sommes capables ! Nous les accomplissons le plus souvent sans penser à Jésus, parce que nous ne sommes pas foncièrement mauvais ! Si, en plus, c’est une manière de nous rapprocher de lui, c’est encore mieux ! Sans compter que, d’après Jésus, cela devrait nous rendre heureux comme on le lit dans Jean 13, 17.
Il nous dit ailleurs : « j’étais malade et vous m’avez visité, nu et vous m’avez vêtu, en prison et vous êtes venus me voir, étranger et vous m’avez accueilli… » (je cite dans le désordre Matthieu 25). Voilà ce qu’il faudrait finir par comprendre : Dieu n’est pas à chercher dans le ciel, il se trouve dans les petits, les faibles et les rejetés. On peut le prier mais, pour le servir, c’est vers le bas qu’il faut aller, c’est là qu’il se révèle et se rend proche.
Depuis que Jésus est présent dans le monde par son Esprit, l’humain est le sacrement de Dieu…
