Heimweh : je trouve que ce mot allemand dit bien, comme dans un souffle, la nostalgie, ce mal du pays, et la souffrance de celui qui est loin de chez lui. Sauf que nous ne sommes jamais « chez nous ».
Certes, nous tentons de construire un environnement qui nous ressemble, un espace sécurisé que nous rejoignons avec soulagement pour nous mettre à l’abri en cas de blessures. Nous avons une famille, des amitiés, des amours avec qui nous sommes bien parce qu’elles nous ressemblent et nous comprennent, parce qu’avec elles, on a moins besoin de composer. Mais, sauf à se perdre dans l’illusion, les moments de plénitude, quand ils ne sombrent pas dans la routine, sont fugaces, bientôt disparus. Il faut sans cesse redonner vie à nos relations, créer de nouvelles connections si nous ne voulons pas voir disparaître l’ilot de sécurité que nous avions mis en place. Sans compter qu’il nous arrive aussi d’étouffer dans un cocon trop étriqué…
Alors, au-delà de nos rêves, c’est le Heimweh qui nous permet de nous rendre compte, au moment où nous en sommes privés, de ce à quoi nous sommes le plus attachés. Je ne me suis jamais autant senti français que lors de mes séjours à Madagascar : plongé dans une culture étrangère, dans l’impossibilité de passer inaperçu du fait de ma couleur de peau, interpelé en permanence comme l’étranger, loin de mes repères familiaux et amicaux, j’ai fini par ressentir douloureusement le fait de ne pas être « chez moi », c’est-à-dire membre d’une communauté où je serais simplement à ma place, où je pourrais vivre ma différence sans être le centre de tous les regards, accepté ou refusé mais sans a priori. En retrouvant la France, j’ai éprouvé une sorte de détente, un vrai soulagement mais temporaire parce qu’on n’est jamais pleinement chez soi… D’autant que j’ai constaté, après coup, combien ce que j’avais vécu là-bas n’était pas tout à fait mort et m’avait marqué plus profondément que je ne le croyais ! Il m’arrive encore d’avoir des bouffées de nostalgie où reviennent certains moments fugaces de communion, de partage, de proximité vécus avec des gens dont je me croyais étranger, au cours d’échanges confiants, de fête… J’ai gardé le souvenir d’une proximité à laquelle je ne m’attendais pas, pendant un réveillon de Noël, au profond d’une brousse où j’ai été suivi, pour quelques pas de danse, par une femme du village et où je me suis senti proche de la douleur de ce père humilié par son fils… J’ai croisé le regard désespéré de cet homme dans sa prison sordide… Je n’étais plus l’étranger mais le frère en humanité. Autant d’éclairs de plénitude qui ont laissé des traces en moi, comme pour me rappeler que, même loin de son milieu habituel, on peut se retrouver chez soi, au-delà des frontières.
Qui n’a pas fait ces expériences où s’effacent fugitivement les différences ne peut se rendre compte de la stupidité du racisme. Mais il n’est pas indispensable de sortir de son pays pour cela. C’est une constante : c’est quand on va au-delà de la différence qu’on s’enrichit en humanité et on ne goûte vraiment le fait d’être « chez soi » que quand on va en être privé. Je n’ai jamais été aussi proche de mon frère que lorsqu’il était mourant. Il faut en être privé par l’éloignement, la séparation, la mort pour se rendre compte combien certaines personnes avaient une place importante dans notre vie. C’est au vide que l’on éprouve au départ de quelqu’un que l’on réalise combien il faisait partie de nos fibres intimes. Il faut la douleur de l’arrachement à nos habitudes pour prendre conscience de ce qui nous constitue et de ce que nous avons en commun avec ceux que nous avons du mal à considérer comme des frères.
Nous ressemblons à l’Ulysse de l’Odyssée qui, au cours de ses pérégrinations, ne désire rien tant que de retrouver son chez soi. Sauf que lorsqu’il y parvient il n’est reconnu par personne à part son chien et une vieille servante aveugle. S’il finit par faire valoir ses droits, c’est pour devoir repartir bientôt au loin, un aviron sur l’épaule ; il doit, à nouveau, quitter son pays jusqu’à ce que quelqu’un lui demande quelle est cette sorte de pelle qu’il porte… tant nous avons besoin de nous affronter à la différence de l’autre pour nous reconnaître et nous construire. (Avec ce passage et cette référence, je sens que je vous perds ! Laissez, j’ai eu du mal aussi avec cette histoire de pelle, j’y reviendrai la prochaine fois !!!)
Comme Ulysse, nous sommes en perpétuelle contradiction : habités par la souffrance de ne pas être « chez nous », nous sommes déçus quand nous croyons y être parvenus… tout en étant taraudés par une question : est-ce que ce désir de plénitude et de paix que nous éprouvons n’est pas une dangereuse illusion puisque nous passons toujours à côté ? Devons-nous garder en nous cette attente ou la combattre et accepter le tragique de notre condition humaine ? Puisque nous sommes déchirés en permanence entre un désir toujours insatisfait et les limitations de ce que nous pouvons raisonnablement attendre, ne serait-il pas plus simple de réduire nos ambitions ? Ne vaut-il pas mieux nous résoudre à nous contenter de petits plaisirs, de petits plats, de rencontres éphémères, de joie sans lendemain ? Et si les vacances étaient le seul moyen raisonnable de casser la monotonie de nos existences sans horizon ? Faut-il apprendre à se contenter d’une maison douillette sous alarme et de la chaleur d’une famille étriquée comme substituts de ce « chez nous » auquel nous aspirons ? Comment sortir de l’angoisse de cette alternative ?
Il me semble que, puisque la raison nous l’interdit, la foi seule persiste à nous promettre l’accès à un « chez nous » définitif. N’est-ce qu’une dangereuse illusion preuve de notre immaturité ? Saint Augustin prie ainsi : « Tu nous as créés vers toi Seigneur et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en Toi ». Il est vrai que rien ne peut nous satisfaire parce que nous sommes habités par plus grand que nous, ce qui fait renaître notre désir après chaque satisfaction. Descartes voit même dans cette présence de l’absolu en nous une preuve de l’existence de Dieu. (Mais là, j’ai peur de vous perdre à nouveau !)
Illusion ou pas, je suis persuadé qu’il n’y a qu’en Dieu qu’il serait possible de trouver le repos, si l’on ne veut pas, comme Ulysse, repartir sans cesse et si l’on garde l’ambition d’arriver enfin « chez soi », une fois pour toutes… Entendre quelqu’un nous dire un jour : « Bienvenue chez toi, tu peux poser ton sac, tu es arrivé » et profiter enfin de l’existence dans la plénitude…
Il ne s’agit pas, bien sûr, de s’évader de notre condition humaine : ce serait un comble que « chez nous », ce soit ailleurs ! C’est plutôt l’invitation à vivre pleinement ici parce que c’est là que nous sommes rejoints en permanence par un amour créateur. C’est profiter pleinement de ce qui s’offre à nous parce que les instants de plénitude que nous rencontrons ne sont ni des mensonges ni des expériences sans avenir mais des avant-goûts de ce pour quoi nous sommes faits. Le Royaume de Dieu n’est pas dans un « ailleurs » mais dans un « autrement » qui commence aujourd’hui…
