Altérité

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En tant que philosophe, le concept d’altérité me renvoie immédiatement à Platon et à sa dialectique du même et de l’autre. Il veut nous expliquer par là qu’il n’y a pas d’autre sans même et réciproquement. Selon sa pensée, on ne peut rien dire de ce qui est totalement autre que nous parce que nous n’aurions aucun chemin ouvert pour aller jusqu’à lui. De même, il n’y a aucun domaine où nous serions parfaitement semblables ; la fusion avec l’autre est impossible malgré les rêves de certains amoureux. Cette double conviction nous guidera tout au long de notre recherche.

L’homme et la femme

Les exemples qui illustrent l’altérité sont multiples et il suffira d’en évoquer quelques-uns. Le premier concerne la différence entre l’homme et la femme. Il est central parce qu’il ouvre à l’amour dans le couple. L’hétérogénéité entre lui et elle, entre l’un et l’autre conditionne le dialogue et permet tous les échanges. Mais la psychologie nous a aidés à découvrir que nous étions les uns et les autres des personnes mixtes, un mélange de masculin et de féminin, ce à quoi Platon avait pensé lui aussi avec son mythe de l’hermaphrodite.

Une telle dualité nous donne donc accès à l’autre par ce que nous avons en commun, tandis que nos différences, elles, instaurent la distance nécessaire à la relation d’amour.

L’interreligieux

Nous retrouvons cette dimension du même et de l’autre dans les relations entre croyants ainsi que dans celles que nous entretenons avec les non-croyants en Dieu : c’est le deuxième exemple que nous allons étudier. Il est capital de commencer par reconnaître nos similitudes alors que ce qui saute aux yeux, c’est d’abord nos différences. De fait, les non-croyants ne nous ressemblent-ils pas quand ils croient en l’homme, en des valeurs qui nous dépassent, quand ils ont un idéal et sont parfois en recherche d’une intériorité spirituelle qui unifie leur être et leur rapport au monde?

Cette similitude avec l’autre est d’autant plus évidente quand nous sommes entre croyants, ouverts tous à la transcendance, capables de prier, de reconnaître que nous recevons la vie de quelqu’un et que nous ne sommes donc pas notre propre origine. Nous, croyants, vivons notre morale en référence à un absolu qui nous dépasse infiniment même si, dans les faits, elle n’est guère différente de celle du reste de l’humanité. Nous avons en outre une pratique religieuse qui nous unifie de telle sorte que nous nous constituons en une véritable famille qui prend sa source non sur le sang mais sur des choix librement consentis.

Ce n’est qu’une fois ce premier point acquis, notre ressemblance bien comprise, que nous pouvons tenter d’aborder nos différences, reconnaître ce qu’elles ont d’irréductible et nous nourrir de celles qui peuvent inspirer et enrichir.

Mettre des mots sur le différent

Tous ces exemples montrent combien la relation à l’autre est complexe. Face à ce qui nous est étranger nous pouvons être tentés par le rejet pur et simple de ce à quoi nous n’adhérons pas immédiatement. L’autre attitude consiste à se perdre dans l’enthousiasme à la manière de ceux qui prétendent avoir dépassé le problème ; ils refusent l’altérité en déclarant que nous sommes tous pareils : tous des croyants, dans le même Dieu, tous des frères humains, qu’il n’y a pas de différences entre les hommes et les femmes, un peu comme les amoureux qui, au début de leur relation, sont tellement persuadés de se rejoindre parfaitement qu’ils projettent leur désir sur l’autre au point de le recouvrir et de masquer sa singularité.

Pour dépasser ces deux tentations, ne faut-il pas justement s’efforcer de mettre des mots sur ce qui nous dépasse ? Il s’agit d’apprivoiser l’autre en le faisant entrer dans des catégories qui nous sont familières. Il est vrai que, ce faisant, nous le réduisons à du connu, à ce que nous pouvons assimiler mais c’est en réalité une manière d’introduire l’empathie dans la relation. Ce n’est pas le seul but : il s’agit aussi, par les mots que nous mettons sur l’autre de déterminer à nos yeux ce en quoi nous sommes semblables et ce qui nous fait différents.

L’important, c’est d’arriver à un discours commun dans lequel chacun se retrouve. Nous mettons en place par là une plateforme commune à partir de laquelle nous devenons capables d’échanger parce qu’elle met de côté nos fantasmes, nos a priori, nos réactions émotionnelles, nos rejets viscéraux. Les mots, surtout quand ils servent au dialogue, mettent de la raison là où il n’y avait que des sentiments.

Le pape François

Comment le Pape François nous montre-t-il cette voie du dialogue avec l’autre, avec tous les autres qui ne croient pas comme nous ? Permettez-moi de m’appuyer sur ma dernière lecture, rencontres entre le Pape François et Dominique Wolton. [1]

Il est important d’abord de comprendre sa conception de la vérité puisque c’est ce qui conditionne notre rapport à l’autre et peut nous rendre intolérant. Elle n’est pas pour lui une sphère refermée sur une harmonie intérieure et où tous les éléments sont à égale distance du centre. Elle lui semble plus proche du polyèdre cette figure aux pointes multiples. La sphère étant un polyèdre comportant une infinité de pointes, mieux vaut la réserver à Dieu…

François conçoit dès lors l’unité comme un équilibre entre points de vue et pour lui il n’est pas question de supprimer des divergences. Ainsi se dit-il hostile à la synthèse qui implique que des points de vue différents se rejoignent pour arriver à un accord. La synthèse, en effet, supprime l’altérité pour favoriser le consensus. Cette attitude privilégie également la pensée d’une vérité unique, à l’image de la sphère, vers laquelle on devrait tendre parce que ce serait l’idéal à atteindre. François, s’appuyant sur l’image du polyèdre, pense au contraire qu’il est nécessaire de maintenir la tension entre les points de vue et les attitudes puisque c’est elle qui permet d’avancer en maintenant un mouvement constant. Dans nos relations avec l’autre qui ne croit pas comme nous, fusionner les contraires est une fausse solution pour dépasser l’altérité. Elle aboutit à un syncrétisme qui évacue toute recherche ultérieure.

Evidemment, pour le Pape, il est possible et souhaitable de s’entendre sur des bases communes à condition qu’elles ne soient considérées que comme des étapes permettant la vie en commun, une cohabitation qui aide à supporter les tensions dues à l’altérité. Il est de même insuffisant de se contenter de mettre en place des actions communes. Selon lui, certes, tout vaut mieux que l’affrontement mais en rester à des pratiques communes risque de masquer des différences profondes et de maintenir dans l’illusion d’une fausse unanimité.

Il est donc essentiel avec François de ne pas gommer nos différences et de vivre pleinement la dynamique qu’elles permettent… entre gens de bonne compagnie bien sûr ! C’est à dire avec ceux qui ont reconnu au préalable ce qui nous unit les uns aux autres et qui est premier pour une relation apaisée.

Cela suppose de sortir de nos réseaux, continue le pape. Dans ces derniers nous ne rencontrons que ceux qui nous ressemblent comme c’est le cas par exemple sur Facebook. Dans nos cercles et groupes, nous sommes toujours dans le même, jamais dans l’autre. Il importe au contraire d’« aller dans la maison de l’autre », pas simplement le côtoyer mais sortir de chez nous pour aller chez lui, ce qui suppose aussi d’y être accueilli et donc d’avoir tissé des relations au préalable. François explique que le plus difficile n’est pas d’accueillir car, ce faisant on reste chez soi et c’est l’autre qui doit faire l’effort de venir, mais d’être accueilli parce qu’alors je ne suis pas maître de la relation, je suis obligé de me décentrer.

Il faut beaucoup d’humilité pour y parvenir : s’abaisser jusqu’à l’autre, le rejoindre dans ce qu’il est, comme Dieu l’a fait avec nous en envoyant son Fils. Le mouvement de descendre n’est pas méprisant pour l’autre mais désigne la nécessité de sortir de notre splendide isolement qui nous fait croire que nous sommes supérieurs. Descendre parce que nous pensons que c’est en bas que nous allons retrouver Dieu qui habite l’altérité.

Retrouver le mystère

Le Pape François nous a éclairé et nous pouvons dès lors aller un peu plus loin pour comprendre concrètement ce qu’engage l’altérité. Commençons par nous méfier des relations fondées sur la raison, elles risquent être trop intellectuelles.

Effectivement, dans les rapports entre croyants, de même confession ou non, tout comme dans les relations d’un couple, il est bon de retrouver un peu de cette passion qui donne du sel à la vie. De même qu’il n’est pas idéal qu’un couple reste ensemble uniquement au nom de la raison, de même les liens interreligieux ne devraient pas en rester à des rapports entre personnes qui se comprennent tout en campant sur leurs positions respectives.

Ainsi, celui qui dit à l’autre : « je te connais » est, de fait, en train de rompre une vraie relation respectueuse de l’autre, tout comme celui qui prétend maitriser parfaitement la religion de l’autre. Les mots que nous mettons sur l’autre nous permettre de l’apprivoiser mais sans pour autant réduire totalement son altérité. Il y a en effet un mystère en chacun, mystère que nous pouvons approcher mais sans le dissiper : d’ailleurs, chaque religion, justement, comporte une part de ce mystère et celui même qui en vit ne peut le dépasser.

Par conséquent, dès que j’aurai fait quelques pas dans la connaissance de l’autre, démarche indispensable pour entrer en relation, je devrai aussitôt me rappeler qu’il est au-delà de ce que j’en ai saisi. Cette attitude ouvre à une recherche qui n’a pas de fin et me permet d’être en sympathie avec l’autre : je me sens en communion avec lui non seulement par tout ce que je sais de lui mais tout autant par son mystère dans lequel je trouve un écho de mon propre mystère. De même que je suis incapable de me posséder totalement, pas plus que de posséder la religion qui me fait vivre, de même j’approche avec respect cet autre dont je reconnais la profondeur, profondeur qui est sienne mais qui vient aussi de son origine divine.

Si je ne reste pas sans mots devant l’altérité, vient un moment où j’accepte qu’elle me dépasse, où je ferme ma bouche et me mets à aimer.

Avec Dieu

Et avec Dieu, l’Autre par excellence, l’Altérité même, qu’en est-il ? Nous sommes dans une démarche similaire à celle que nous venons d’évoquer.

Nous ne renonçons pas à proclamer que Dieu est le Tout Autre et pourtant il ne nous concernerait pas s’il n’était que cela. Nous croyons qu’il s’est révélé pour ouvrir des voies jusqu’à lui. Il s’est adressé à nous par les prophètes, des textes nous sont parvenus qui nous parlent de lui d’une manière particulièrement respectable, les chrétiens pensent qu’il a été jusqu’à nous envoyer son Fils pour nous assurer de son amour… Il a donc comblé en partie la distance infinie qui nous sépare de lui et Jésus a même affirmé que son Royaume était déjà parmi nous sans que nous ayons à attendre la fin des temps. Nous avons par conséquent beaucoup de mots à notre disposition que nous pouvons mettre sur cette altérité radicale d’une manière sûre.

Mais ces mots, loin de nous dire qui est Dieu, se contentent en fait de nous donner des directions à prendre si nous voulons nous rapprocher de lui. Son altérité est préservée malgré les moyens qu’il nous a lui-même donnés. D’autant que les mots que nous avons reçus ne nous suffisent pas pour exprimer notre foi, nous ne pouvons pas nous contenter de les répéter, il nous faut les actualiser, les faire nôtres pour qu’ils soient effectivement le reflet de notre élan vers lui. Ainsi les savants, les théologiens ont-ils élaboré des discours qui sécurisent eux aussi notre marche et de notre côté nous nous risquons à utiliser des paroles de notre cru.

Par tous ces moyens auxquels il faut ajouter les liturgies et les sacrements nous nous familiarisons avec ce Dieu qui est le Tout Autre. Un peu trop peut-être puisqu’après un premier temps où notre foi tient bon grâce aux moyens que nous avons pour la dire, celle-ci se fragilise à nouveau.

Cette inquiétude qui grandit au sujet de notre foi se fait en deux étapes : dans la première nous mettons en cause, plus ou moins volontairement, les émotions qui la soutenaient par sa dimension affective ; dans la seconde, ce sont les mots même que nous utilisons qui se révèlent de moins en moins adéquats. Il n’y a là rien de très surprenant : après les premières illusions où nous pensions que Dieu était au bout de nos émotions et était bien défini par nos formules, son altérité reprend le dessus. Dieu nous signifie qu’il est bien au-delà de nos expériences et de nos formules. Nous avions pensé apprivoiser son altérité et voilà qu’après nous avoir laissé croire que nous le comprenions, il nous montre à nouveau son mystère en reprenant de la distance.

En fait ce n’est pas lui qui s’éloigne, il s’agit juste d’une impression que nous avons. En quittant nos illusions, il nous semble que nous perdons en proximité alors que les écrans que nous avions mis entre lui et nous, les émotions comme les mots, sont en train de s’effacer nous rapprochant au contraire de celui que nous cherchons. Abandonnant l’idée de le posséder nous pouvons commencer à l’aimer.

La Trinité

Au fil de cette recherche nous avons donc cerné ce qu’est l’altérité, nous l’avons tout d’abord trouvée entre nous, les hommes, et nous avons vu ensuite que pour les croyants, l’altérité existe aussi à un niveau extrême entre Dieu et l’homme. Enfin, n’oublions pas qu’au moins pour les chrétiens, elle est présente à l’intérieur même de Dieu. Le dogme de la Trinité nous amène en effet à croire qu’en Dieu il y a un mouvement d’amour qui circule entre le Père et le Fils et nomme ce courant : Esprit. Il est difficile d’imaginer un Dieu amour qui soit seul ; un amour doit être partagé, non ? Bien sûr son amour s’oriente vers la Création dont il est l’origine, vers les hommes en particulier, mais la qualification d’amour est encore plus forte si celui-ci relie trois personnes entre elles au point de faire qu’elles ne soient plus qu’une. L’amour qui les unit est tellement fort qu’il déborde jusqu’à nous et nous entraîne dans son mouvement : nous attirant vers lui jusqu’à devenir notre vie et nous unissant les uns aux autres.

Ainsi l’altérité n’est pas une donnée morte qui sépare les personnes les uns des autres, bien au contraire elle instaure une distance permettant la circulation d’amour.

[1] Pape François rencontres avec Dominique Wolton, Politique et société.

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