Icône

J’ai sur mon bureau une icône de la tradition grecque écrite par une amie.

Le Christ y apparait en majesté, vêtu somptueusement, le livre de la vie en main. Sa divinité est clairement affirmée puisque l’auréole qui nimbe sa tête porte la mention : « Celui qui est », manière traditionnelle de désigner Dieu. 

S’il a forme humaine, son attitude manifeste une dignité hors du commun. Son regard nous pénètre en profondeur, non sans tendresse sans doute mais avec une grande gravité. Il nous interroge, nous remet face à nos exigences, nous appelle à répondre dans la foi à son appel à changer de vie à sa suite.

Il est beau, l’icône invite à contempler sa perfection immobile qui suggère qu’il n’est plus d’ici. La sérénité qui en émane appelle à l’apaisement, à part les yeux peut-être… Son corps est bien celui d’un homme mais il est glorifié, au-delà de ce qui fait notre propre chair, comme une promesse. D’ailleurs, on ne voit plus de traces de sa passion, pas de marques des clous ou d’autres blessures.

Insatisfait, j’ai rapproché un crucifix en ivoire que j’avais de fixé au mur.

Le visage qu’il montre est marqué par la souffrance, même s’il ne manque pas de noblesse. Difficile de voir dans ce corps torturé une évocation de sa divinité. 

Jésus n’est pas encore mort. S’il est fixé à la croix, son côté n’a toujours pas été percé par la lance. Il nous regarde, agonisant. Il vient sans doute de pousser son cri de désespoir : « Pourquoi m’as-tu abandonné ? », ou peut-être nous a-t-il confiés à sa mère ou confié sa mère.

Il n’a pas grand-chose pour séduire et inspire la compassion plus que le désir de se mettre à sa suite. Si son humanité ne fait aucun doute, ce n’est que dans la foi que l’on peut deviner dans ce supplicié un Dieu qui s’est fait homme jusqu’à partager nos souffrances et notre mort. Un Dieu qui se livre sans chercher à s’imposer, bien loin de notre imaginaire. 

Étrange divinité… difficilement compatible avec une religion !

Je m’efforce de ne pas choisir entre les deux : entre un Dieu hors norme qui partage notre humanité jusque dans ses aspects les plus tragiques et un simple homme divinisé. Éviter de simplifier, de se contenter du raisonnable. Passer sans cesse de l’un à l’autre. Aimer le Beau Dieu sans oublier le crucifié. Ne croire ni en un dieu magicien ni en un Jésus simple modèle d’humanité. 

Notre foi est écartelée entre ces deux pôles qui semblent inconciliables. C’est pourtant à cause de cette tension maintenue que je suis encore chrétien.