Sauvés mais de quoi ?

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Être sauvé, obtenir le salut est au cœur de la démarche chrétienne et il est légitime que l’on nous demande de quoi, au juste, il s’agit d’être sauvé…

Pour répondre, mieux vaut aller à l’essentiel et parler de ce manque dont nous ne pouvons jamais nous extraire totalement, ce manque qui nous habite tous que nous ayons la foi ou non, que nous courrions après les satisfactions de ce monde ou que nous cherchions au-delà. Cette insatisfaction foncière est la marque de notre nature humaine marquée par le déséquilibre entre ce que nous espérons et ce que nous recevons. Il y a cependant deux types d’insatisfaction : le 1èr type, c’est l’insatisfaction qui habite celui qui court en permanence vers des satisfactions terrestre. Les petits bonheurs qu’il expérimente le comblent un moment mais il se lasse vite et repart sans cesse en quête de plaisirs nouveaux. Rien de ce qu’il trouve ne peut le combler vraiment et il s’en détourne allant même jusqu’au dégoût.

Nous connaissons tous cette alternance qui nous fait passer du manque à des petits bonheurs qui très vite se révèlent insuffisants. Le phénomène est encore plus flagrant chez les spirituels qui connaissent un autre type d’insatisfaction, le second, c’est l’insatisfaction dont parlent les mystiques. Si Jean de la Croix comme Thérèse d’Avila disent : « je meurs de ne pas mourir » c’est que leur désir de Dieu affadit les autres satisfactions qu’ils pourraient éprouver tout en maintenant en eux la préoccupation de la recherche d’une manière de vivre qui ne s’enferme pas dans la petitesse. Habités par l’amour de Dieu ils ne trouvent plus beaucoup de goût pour ce qui, dans ce monde, leur semble n’être qu’un pâle reflet de ce à quoi ils aspirent.

Ils ne connaissent pas l’alternance plaisir/déception qui est la norme générale, ils ne méprisent pas non plus ce que la vie leur offre chaque jour, simplement, ils ne s’y accrochent pas exagérément, le considérant comme des étapes, des points d’appui vers un ailleurs. C’est un surplus de vie qu’ils recherchent et pas la mort. Le mouvement en eux est double : ils aspirent à dépasser les limites de leur existence dont ils souffrent et, en retour, les prémices de l’amour de Dieu qu’ils expérimentent affadissent le vécu de leur condition actuelle.

Ils ont envie de partager cette expérience. Une telle soif d’absolu est incompatible avec le fait de rester sur la montagne dans une contemplation béate, elle invite à descendre dans le monde pour réaliser dans notre vie ce que nous entrevoyons dans la foi. C’est dans le choc avec la réalité que notre vie avec Jésus prend corps. Il nous fait sortir de nos fantasmes stériles d’amour absolu, nous renvoie vers la quotidienneté où nous retrouvons les difficultés de la vie. Un amour désincarné n’est pas un amour véritable. Le vrai amour est celui qui accepte de se heurter aux difficultés de notre monde pour les dépasser. Il s’agit d’aimer notre monde tel qu’il est en étant sûr que c’est là que nous sommes appelés à vivre notre foi, sans chercher à s’en échapper même si nous souffrons de ses limites.

La prise en compte du réel nous oblige donc à affronter le mal qui existe dans le monde sans renoncer à aimer le monde et, peut-être plus largement que le mal, c’est cette conscience de la réalité qui nous contraint à accepter la confrontation avec ce qui nous résiste dans ce qui nous entoure. L’amour véritable ne nie pas les difficultés de l’existence, il ne fait pas comme si elles étaient inexistantes, il ne cherche pas refuge au dehors. Celui qui descend dans l’arène pour se confronter à la lourdeur du réel qui s’impose à lui imagine au contraire comment mettre de la vie dans ce qui semble dominé par la mort, il cherche des germes de vie là où on risque ne voir que de la mort.

Dans ces conditions, il est inévitable que le salut passe par la souffrance, conséquence de la distorsion dont nous souffrons quand notre soif d’absolu se heurte à l’inertie de ce qui nous entoure, semblant réduire à néant nos moindres velléités de changement.

Cette souffrance est d’autant plus grande que nous sommes normalement conduits à reconnaître que l’inertie extérieure qui brime nos élans est tout aussi présente à l’intérieur de chacun de nous. Nous passons par des phases d’exaltation au cours desquelles il nous semble que tout nous est permis et que nous vivons pleinement en conformité avec nos idéaux et d’autres où nous sommes mis devant la lourdeur de nos limites. Nous risquons de tomber à notre tour dans l’alternance mortifère manque/déception/satisfaction… Si nous ne sommes pas complètement enfermés dans nos prétentions, il est inévitable que nos illusions de perfection ne résistent pas longtemps aux démentis que la vie ne nous épargne pas.

Il est même capital que cette souffrance ne s’apaise pas. Pour nous en débarrasser il faudrait soit perdre pied avec la réalité et nous approcher de la folie, soit abandonner la soif d’absolu qui nous anime, ce qui nous ferait retomber dans la morosité ou la quête sans fin de celui qui ne croit plus en rien. La vie en abondance, autre nom de l’amour, est toujours douloureuse parce qu’il est impossible qu’elle se réalise pleinement, c’est une soif inextinguible qui renait vite puisqu’elle ne peut être comblée. Elle est à la racine du désir de salut. Dès qu’elle s’apaise ou s’éteint elle conduit à la banalité du quotidien quand il a perdu l’espérance.

Malgré ces dérives, il est difficile d’échapper à la tentation de mettre un frein à notre désir. La méthode la plus répandue est de l’étouffer par une débauche d’activités. Ne pas penser, ignorer les questions, multiplier les occupations, nous abrutir au moyen des écrans, des jeux, des lectures, du travail ; nous étourdir par les plaisirs, les drogues, les voyages… tout faire pour ne pas nous retrouver seuls face à nous-mêmes de peur que nos angoisses remontent à la surface. L’autre méthode, plus exigeante, consiste à tenter d’enfermer notre désir dans des limitations qui le rendent moins invasif. Beaucoup de penseurs, plus ou moins influencés par le bouddhisme, nous invitent au réalisme en écartant de nos pensées comme de nos actes et de nos envies tout ce qui dépasse le froid réalisme de ce qui est possible. Sous prétexte que la meilleure façon d’aider les autres est d’aller bien soi-même, il faudrait, sans autre prétention, nous recentrer sur notre petite personne en renonçant à nous occuper du monde et de ceux qui nous entourent, ce qui nous déséquilibrerait. Bien cadrés dans la médiocrité, nous pourrions ainsi poursuivre notre existence comme des somnambules que la mort seule réveille parfois.

Certains prétendent ainsi être parvenus à ce qu’ils appellent l’âge adulte : ils n’ont plus de désir déraisonnable, plus besoin d’aide extérieure, surtout pas surnaturelle et ils ont suffisamment de ressources en eux pour affronter la finitude et la mort… Je trouve leur assurance un peu prétentieuse. Certes ils partent du principe qu’il n’y a pas d’autre monde et donc rien à attendre de forces extérieures mais j’ai tendance à voir dans leur assurance plus une manière d’échapper à la réalité qu’une réelle sortie des illusions de l’enfance. J’aime autant les hésitations des agnostiques et les doutes des croyants qui ne prétendent pas échapper à toute angoisse.

À sa manière, la religion a parfois également joué ce rôle dangereusement apaisant : « l’opium du peuple » dont parlait Karl Marx. Il lui arrive d’aider les hommes à vivre en masquant leurs douleurs au lieu d’y chercher remède. Et pourtant Jésus nous promet la vie, pas le sommeil… Ecoutons Jésus selon St jean 10-10 « Moi je suis venu pour qu’on ait la vie et qu’on l’ait surabondante » La vie en abondance n’est pas un torrent qui emporterait tout sur son passage au mépris du monde extérieur mais une eau vive qui imprègne tout progressivement, s’insinuant dans les failles de notre existence et faisant tout germer sur son passage. Ce n’est pas davantage une eau stagnante qui finirait par faire pourrir l’espérance de renouveaux, elle coule et renouvelle toutes choses sur son passage.

La vie de Dieu est comme un fleuve dans le courant duquel il nous faut entrer. Nous en faisons l’expérience : chaque fois que nous nous laissons prendre par elle nous grandissons, nos horizons s’élargissent, notre dynamisme augmente… L’oubli de soi, loin d’être une limitation, développe en nous de nouvelles capacités quand il brise notre égoïsme et nous fait découvrir des espaces nouveaux qui s’ouvrent quand nous nous heurtons à la différence. De plus, la conséquence de ce développement qu’il nous arrive d’expérimenter s’accompagne de la joie, la joie de l’évangile dont nous parle François, le refrain « bienheureux » qui rythme les Béatitudes. Alors que la tristesse accompagne nos rabougrissements ainsi que les peurs devant la nouveauté, la joie est le signe que nous allons dans le sens de notre nature, dans le sens de Dieu, que nous nous laissons prendre dans le courant qui vient de lui et qui nous entraîne en dehors de nos limites.

Paul l’affirme avec force dans son épitre aux Éphésiens 2, 9-10 :

« C’est bien par la grâce que vous êtes sauvés, et par le moyen de la foi. Cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu.

Cela ne vient pas des actes : personne ne peut en tirer orgueil. C’est Dieu qui nous a faits, il nous a créés dans le Christ Jésus, en vue de la réalisation d’œuvres bonnes qu’il a préparées d’avance pour que nous les pratiquions. »

En faisant des œuvres bonnes nous allons simplement dans le sens de la Création, nous nous comportons de la manière dont Dieu nous porte dans l’existence. Si nous n’avons pas à nous en glorifier, nous expérimentons, en nous comportant dans le sens de Dieu, le salut qui nous est offert et dont nous goûtons les fruits dès aujourd’hui.

Impossible de le nier cependant : un tel élargissement ne se fait pas sans douleur quand craquent nos carcans. On éprouve de la tristesse quand on s’enferme dans les limites étroites d’un cocon mais on y trouve aussi la sécurité qu’on recherche. S’aventurer en dehors ne va pas sans risque, il faut en tout cas abandonner ses sécurités et ses certitudes, remettre en question nos pensées et nos actes. Dure ascèse mais la vie dans la joie est à ce prix.

La religion bien comprise va dans ce sens. C’est le rôle du carême lui-même, avec son lot de privations. Le vide qui est recherché n’a pas pour but de tuer le désir en affaiblissant notre dynamisme interne. La faim, comme tout manque, conduit à la mort si elle n’est jamais satisfaite mais elle fait grandir le désir quand elle est expérimentée dans le jeûne.

À notre humble niveau également l’amour de Dieu devrait nous aider à refuser la banalité d’une existence, certes sans beaucoup de relief, mais dans laquelle nous sommes bien obligés de vivre parce que n’y en a pas d’autre à notre disposition. C’est là que nous avons à faire l’expérience de l’élargissement de nos capacités en communiant de notre mieux à l’élan créateur du Père avant que nos dernières limites n’éclatent au grand feu de son amour. C’est cela le salut auquel nous aspirons de tout notre être.

Il faut certes, pour l’espérer, éprouver le manque qui devient encore plus évident quand il est réveillé par notre désir. L’Apocalypse s’en prend aux repus qui n’attendent plus rien tellement ils ont l’impression de posséder tout ce dont ils ont besoin, Jésus, de même, houspillait les Pharisiens tellement sûrs de leur perfection qu’ils n’éprouvaient pas le besoin d’être sauvés. Le pardon que nous réclamons souvent n’est pas une manière de se culpabiliser en ressassant les manques qui nous étouffent mais une façon d’éprouver le vide qui nous habite et qui est un appel pour que Dieu oriente vers lui nos attentes.

La prise de conscience de notre misère n’est que réalisme et elle ne conduit pas à la mort tant qu’elle débouche sur l’ouverture à un amour plus grand. Le salut est toujours un don gratuit que nous offre le ressuscité mais il est d’autant mieux accueilli qu’il se propose à celui qui ressent la douleur du manque en lui. Quiconque est pleinement satisfait de lui-même et de ce qu’il vit n’éprouve pas le besoin d’être sauvé, il aspirera au maximum à profiter de l’aide de ceux qui l’entourent puisqu’on ne peut pas vivre totalement seul. Des relations de proximité suffiront à calmer les besoins relatifs de beaucoup de nos contemporains mais, pour que le besoin d’un salut vienne au jour, il faut qu’une espérance de l’union à un amour absolu vienne donner un sens à notre désir sans limite. Que nous dit Jésus ?

Le dernier jour de la fête, le grand jour, Jésus, debout, s’écria: « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive, celui qui croit en moi! » selon le mot de l’Ecriture: De son sein couleront des fleuves d’eau vive. Il parlait de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui avaient cru en lui ; car il n’y avait pas encore d’Esprit, parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié. Jean 7, 37-39

Celui qui enferme son désir dans les limites du raisonnable n’éprouve pas le besoin d’être sauvé. La mort de Jésus ne se comprend que s’il lui était nécessaire de plonger jusqu’au plus profond de notre misère pour nous permettre de ressusciter avec lui. Si nous n’éprouvons pas la douleur de la privation d’un bonheur sans nuages, nous enfermons notre espérance dans des limites qui nous évitent les souffrances et nous acceptons de nous priver d’un salut qui paraît inutile. Alors Jésus-Christ est mort pour rien et sa résurrection est un mythe dangereux. Soyons comme la Samaritaine, gardons notre soif et nous serons sauvés :

Une femme de Samarie vient pour puiser de l’eau. Jésus lui dit: « Donne-moi à boire. »

Ses disciples en effet s’en étaient allés à la ville pour acheter de quoi manger.

La femme samaritaine lui dit: « Comment ! Toi qui es Juif, tu me demandes à boire à moi qui suis une femme samaritaine ? » (Les Juifs en effet n’ont pas de relations avec les Samaritains.)

Jésus lui répondit: « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit: Donne-moi à boire, c’est toi qui l’aurais prié et il t’aurait donné de l’eau vive. »

Elle lui dit: « Seigneur, tu n’as rien pour puiser, et le puits est profond. D’où l’as-tu donc, l’eau vive ? Serais-tu plus grand que notre père Jacob, qui nous a donné ce puits et y a bu lui-même, ainsi que ses fils et ses bêtes ? »

Jésus lui répondit: « Quiconque boit de cette eau aura soif à nouveau ; mais qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; l’eau que je lui donnerai deviendra en lui source d’eau jaillissant en vie éternelle. »

La femme lui dit: « Seigneur, donne-moi cette eau, afin que je n’aie plus soif et ne vienne plus ici pour puiser. » Jean 4, 7-15

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